Les mots de passe de l'entreprise sont dans un fichier Excel : par quoi les remplacer ?
Par un gestionnaire de mots de passe d'entreprise, protégé par une authentification multifacteur. Un fichier Excel, même protégé, n'est pas un outil de sécurité : son mot de passe est connu de tous, il se copie sans laisser de trace et on ne peut pas en retirer l'accès à une seule personne. Le gestionnaire donne à chacun ses accès, et seulement les siens, génère des mots de passe solides et permet de couper un accès le jour d'un départ. Au moment de migrer, changez les mots de passe : ceux du fichier ont circulé.
Le scénario en bref
Exemple, inventé pour illustrer. Une PME fictive de douze personnes range tous ses accès dans un seul fichier Excel, « Codes.xlsx », sur le partage commun : banque en ligne, compte administrateur de la messagerie, site web, portails des fournisseurs, alarme, Wi-Fi. Le fichier est protégé par un mot de passe que tout le monde connaît, parce qu'il faut bien l'ouvrir.
Au fil des années, le fichier a été envoyé par mail à un nouveau collègue, copié sur une clé USB pour un dépannage, ouvert sur un ordinateur portable resté dans une voiture. Un comptable parti il y a deux ans en a peut-être encore une copie. Personne ne peut dire qui l'a ouvert, ni quand. Et la plupart des mots de passe n'ont jamais changé.
Rien de grave n'est arrivé. Mais le jour où ce fichier sort de l'entreprise, ce n'est pas un compte qui tombe : ce sont tous les comptes à la fois.

Pourquoi le fichier Excel est une mauvaise cachette
Excel est un tableur, pas un coffre-fort. Microsoft le dit lui-même : la protection d'une feuille de calcul « n'est pas conçue comme une fonctionnalité de sécurité », elle empêche seulement de modifier des cellules. Et pour le mot de passe qui ferme tout le fichier, Microsoft prévient que « le verrouillage d'un fichier avec un mot de passe ne protège pas nécessairement celui-ci des intentions malveillantes ».
Le vrai problème n'est pas technique, il est pratique. Un fichier se copie, se transfère, se synchronise sur chaque ordinateur et chaque téléphone qui l'a ouvert. On ne peut pas le « reprendre » à quelqu'un qui part.
- Un seul mot de passe pour tout le monde : celui du fichier. Il circule de bouche à oreille, souvent par mail.
- Tout ou rien : la stagiaire qui a besoin du Wi-Fi voit aussi l'accès à la banque.
- Aucune trace : impossible de savoir qui a ouvert le fichier, copié une ligne ou gardé une copie.
- Des copies partout : pièces jointes, clés USB, téléchargements, corbeilles, anciens ordinateurs.
- Des mots de passe qui ne changent jamais : les changer oblige à mettre à jour le fichier et à prévenir tout le monde, alors on ne le fait pas.
- Un oubli sans retour : si le mot de passe du fichier est perdu, Microsoft précise qu'il n'est pas en mesure de le récupérer.
Or les mots de passe sont la cible numéro un. Dans son rapport annuel de défense numérique, Microsoft indique que plus de 97 % des attaques contre les identités sont des attaques sur les mots de passe, et que les attaques contre les identités ont augmenté de 32 % au premier semestre 2025.
Ce que recommandent les spécialistes de la cybersécurité
L'agence nationale de cybersécurité française (ANSSI), dont les guides servent de référence bien au-delà de la France, ne laisse aucune ambiguïté. Dans son guide sur l'authentification et les mots de passe, elle écrit que les solutions consistant à « utiliser un fichier bureautique protégé par un mot de passe sont à proscrire », car elles n'apportent pas le même niveau de protection qu'un outil conçu pour cela. Son guide pour les TPE et PME fixe ensuite quatre repères simples.
- Une longueur adaptée à l'enjeu : au moins 15 caractères pour un service critique (banque, messagerie, comptabilité), au moins 9 pour un service peu critique, en mélangeant majuscules, minuscules, chiffres et caractères spéciaux.
- Un mot de passe différent pour chaque service, pour que les dégâts restent limités si l'un d'eux fuit. Et jamais le même pour la messagerie personnelle et la messagerie professionnelle.
- Un gestionnaire de mots de passe (l'ANSSI parle de « coffre-fort »), qui génère des mots de passe solides et les garde dans un fichier chiffré, ouvert par un seul mot de passe.
- L'authentification multifacteur dès que le service la propose : en plus du mot de passe, un deuxième élément, comme un code sur le smartphone.

Quand un accès ne peut vraiment pas être individuel (Wi-Fi, ancien logiciel), le gestionnaire permet de le partager sans le dévoiler, et de retirer l'accès à une seule personne. Pour tout le reste, visez un compte par personne (voir plus bas).
Et tout mettre au même endroit, est-ce prudent ? L'ANSSI ne cache pas le revers : le mot de passe principal du gestionnaire est « très critique », et sa compromission exposerait tous les mots de passe du coffre. Il doit donc être robuste et retenu de mémoire, et de nombreux outils permettent d'y ajouter un second facteur. Le risque reste bien plus faible que celui d'un fichier qui circule.
Excel ou gestionnaire : ce qui change concrètement
Un gestionnaire de mots de passe est un logiciel qui range les mots de passe dans une base chiffrée, c'est-à-dire illisible sans la bonne clé. Chacun l'ouvre avec son propre mot de passe principal, sur ordinateur et sur smartphone. Les versions « entreprise » ajoutent des coffres partagés par équipe et une console pour gérer les accès.
| Question | Fichier Excel | Gestionnaire d'entreprise |
|---|---|---|
| Qui voit quoi ? | Tout le monde voit tout | Chacun voit ses accès et ceux de son équipe seulement |
| Comment on l'ouvre ? | Un mot de passe commun, connu de tous | Un mot de passe personnel, plus un deuxième élément sur le smartphone |
| Un collaborateur s'en va ? | Il garde peut-être une copie | On retire son accès en une fois |
| Qui a consulté quoi ? | Aucune trace | Un historique, selon l'outil |
| Mots de passe solides ? | Inventés à la main, souvent réutilisés | Générés au hasard, longs, différents partout |
| Saisie au quotidien | Copier-coller depuis le fichier | Remplissage automatique sur le bon site |
Ce dernier point compte plus qu'il n'y paraît : un gestionnaire ne propose de remplir le mot de passe que sur le site pour lequel il a été enregistré. Sur une fausse page de connexion, il reste muet, ce qui est déjà un signal d'alerte. Mais il n'empêche pas quelqu'un de copier ou de taper lui-même son mot de passe sur une fausse page : d'où l'intérêt de l'authentification multifacteur sur les comptes importants.
Les questions à poser avant de choisir
Plutôt qu'une marque, voici les points à vérifier avec votre prestataire informatique ou avec l'éditeur. L'ANSSI recommande d'ailleurs que les responsables de l'informatique mettent un gestionnaire à disposition de tous et forment chacun à son usage.
| À vérifier | Pourquoi |
|---|---|
| Coffres partagés par équipe | Pour donner la compta à la compta, et rien de plus |
| Authentification multifacteur obligatoire | Un mot de passe principal volé ne doit pas suffire |
| Retrait d'un accès en un clic | Le jour d'un départ, c'est le geste qui compte |
| Procédure si quelqu'un oublie son mot de passe principal | Sinon, ses accès sont perdus |
| Lieu d'hébergement des données et accès d'urgence | Pour savoir où sont vos secrets et qui peut les rouvrir |
La migration en six étapes, sans rien casser
Passer d'un fichier à un gestionnaire demande surtout de la méthode, et l'ordre compte.
- Faire l'inventaire du fichier. Ligne par ligne : ce compte existe-t-il encore ? Qui en a besoin ? Supprimez les accès morts et notez les comptes partagés.
- Mettre en place l'outil et sécuriser le coffre. Activez l'authentification multifacteur pour tous, et prévoyez au moins deux personnes capables de gérer les accès, pour ne jamais dépendre d'une seule.
- Créer les coffres par équipe. Direction, comptabilité, accueil, informatique : chacun ne reçoit que ce dont il a besoin.
- Changer chaque mot de passe en le déplaçant. Le fichier a circulé : considérez que ses mots de passe sont connus. En les déplaçant, remplacez-les par des mots de passe générés par l'outil, en commençant par la banque, la messagerie et la comptabilité.
- Supprimer le fichier et ses copies. Partage commun, pièces jointes dans les mails, téléchargements, clés USB, corbeilles. Un ancien fichier oublié garde les anciens mots de passe, d'où l'étape 4.
- Former l'équipe. Une courte séance suffit : ouvrir le coffre, remplir un mot de passe, en créer un nouveau, savoir quoi faire en cas de perte du téléphone.

Le piège : importer le fichier tel quel dans le gestionnaire et s'arrêter là. Les anciens mots de passe restent valables, et des copies du fichier traînent encore. L'étape 4 n'est pas facultative.
Le second piège : garder « juste au cas où » une copie imprimée ou un nouveau fichier de secours. Le secours, c'est la procédure de récupération de l'outil, prévue dès l'étape 2.
Et là où on peut, supprimer le mot de passe partagé
Le meilleur mot de passe partagé est celui qui n'existe plus. Beaucoup de services permettent de créer un compte par personne au lieu d'un compte commun : la banque en ligne avec un accès par utilisateur, la messagerie avec des boîtes partagées accessibles depuis le compte de chacun, les portails fournisseurs avec plusieurs utilisateurs.
Chaque compte personnel peut alors recevoir sa propre authentification multifacteur, et se fermer le jour du départ sans rien changer pour les autres. Le coffre partagé reste utile pour ce qui ne peut vraiment pas être individuel, comme le Wi-Fi ou un vieux logiciel métier.
Lundi matin : cinq gestes
- Cherchez sur le partage commun et dans les mails les fichiers qui contiennent « mot de passe », « codes » ou « accès ». Vous saurez combien de copies existent.
- Listez les trois accès les plus sensibles : banque, messagerie (compte administrateur), comptabilité. Ce sont les premiers à déplacer et à changer.
- Vérifiez que l'authentification multifacteur est active sur ces trois comptes.
- Demandez à votre prestataire informatique quel gestionnaire d'entreprise il recommande et comment il s'intègre à vos outils.
- Fixez une date pour supprimer le fichier Excel, et tenez-la.
Rien de tout cela ne demande de compétences techniques. C'est surtout une question d'ordre, et de discipline le jour où quelqu'un quitte l'entreprise.
Mieux gérer vos mots de passe→
Questions fréquentes
Un fichier Excel protégé par mot de passe, ce n'est pas suffisant ?
Non. Microsoft précise que la protection d'une feuille n'est pas une fonctionnalité de sécurité et que le mot de passe d'un fichier ne le protège pas nécessairement des intentions malveillantes. Surtout, le mot de passe du fichier est connu de tous, le fichier se copie sans laisser de trace et on ne peut pas retirer l'accès à une seule personne.
Un gestionnaire de mots de passe gratuit est-il assez sûr pour une entreprise ?
Le prix ne dit rien de la sécurité. L'ANSSI conseille de préférer un coffre-fort certifié par ses soins, et certains outils gratuits le sont. Pour une entreprise, la différence tient surtout aux fonctions : coffres partagés par équipe, retrait d'un accès en un clic, historique et procédure de récupération. Ce sont elles qui justifient une version professionnelle.
Est-ce risqué de mettre tous les mots de passe au même endroit ?
Le risque existe : si le mot de passe principal fuit, tout le coffre est exposé, rappelle l'ANSSI. C'est pourquoi il doit être robuste, retenu de mémoire et complété par une authentification multifacteur. Ce risque reste bien plus faible que celui d'un fichier partagé ou de mots de passe réutilisés partout.
Quelle longueur pour un mot de passe professionnel ?
L'ANSSI recommande au moins 15 caractères pour un service critique et au moins 9 pour un service peu critique, en mélangeant majuscules, minuscules, chiffres et caractères spéciaux. Avec un gestionnaire, la question ne se pose plus : il génère des mots de passe longs et aléatoires, et vous n'avez à retenir que le mot de passe principal.
Que faire du fichier Excel une fois la migration terminée ?
Le supprimer, ainsi que toutes ses copies : partage commun, pièces jointes, téléchargements, clés USB et corbeilles. Comme ses mots de passe ont circulé, changez-les au moment de les déplacer dans le gestionnaire, en commençant par la banque, la messagerie et la comptabilité.
Et quand un collaborateur quitte l'entreprise ?
Retirez son accès au gestionnaire le jour même. Changez ensuite les mots de passe partagés qu'il connaissait, en priorité les plus sensibles. Si chacun a son propre compte sur les services importants, il suffit de fermer le sien, sans rien changer pour les autres.
