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Fausse voix, fausse vidéo : comment déjouer une arnaque au président faite avec l'IA ?

Aujourd'hui, un escroc peut imiter la voix ou le visage d'un dirigeant avec l'intelligence artificielle, au téléphone, dans un message vocal ou en visioconférence. En Belgique, des chefs d'entreprise ont ainsi été invités début 2026 à un appel vidéo avec un faux roi Philippe. La parade ne consiste pas à repérer les défauts de l'image, de plus en plus rares, mais à appliquer une règle simple : toute demande d'argent urgente ou secrète se vérifie en raccrochant et en rappelant la personne sur un numéro que vous connaissez déjà, avec une double validation des paiements.

Par Nasir Moxa, Fondateur de DeepIT

Le scénario en bref

Exemple, inventé pour illustrer. Un jeudi en fin d'après-midi, la comptable d'une PME fictive de vingt personnes reçoit un message vocal du gérant. C'est sa voix, son accent, sa façon de dire « écoute ». Il explique qu'il négocie un rachat, que c'est confidentiel, et qu'il va l'appeler en vidéo dans cinq minutes.

L'appel arrive. Le visage du gérant s'affiche, l'image est un peu saccadée : « je suis dans le train, la connexion est mauvaise ». Il demande un virement de 45 000 € vers un cabinet d'avocats, avant 17 h, sans en parler à personne. La comptable hésite, puis se souvient de la règle affichée au-dessus de son bureau : elle raccroche et rappelle le gérant sur son numéro habituel. Il est en rendez-vous chez un client et n'a jamais appelé. Le montant et les détails sont inventés.

Le scénario du faux patron en quatre temps : un message vocal avec la voix du gérant, un appel vidéo à l'image saccadée, une demande de virement de 45 000 euros urgente et secrète, puis le bon réflexe : raccrocher et rappeler sur son numéro habituel.

Ce scénario n'a rien d'exagéré. Il reprend, en plus petit, ce que les autorités belges et étrangères ont décrit ces dernières années.

Le faux roi Philippe : l'alerte de janvier 2026

Le 24 janvier 2026, le parquet fédéral et le Centre pour la Cybersécurité Belgique (CCB) ont révélé qu'une bande se faisait passer depuis plus d'un an pour le roi Philippe, son chef de cabinet et un général-major. Selon Paris Match Belgique et BX1, qui relaient le parquet, les cibles étaient des dignitaires étrangers, des familles belges et des chefs d'entreprise, choisis pour leurs liens possibles avec la famille royale.

  • Les canaux : téléphone, WhatsApp et e-mail.
  • Le prétexte : réunir de l'argent pour libérer de prétendus journalistes belges retenus en otage en Syrie.
  • La nouveauté de janvier 2026 : des chefs d'entreprise ont été invités à un entretien vidéo avec le roi, dont les images sont, selon le parquet, « vraisemblablement générées par intelligence artificielle ».
  • Une variante : de fausses invitations à un dîner de gala de la Fondation Roi Baudouin, avec demande de contribution. La Fondation a répondu : « Tout appel (de ce type) est frauduleux. »
  • Le résultat : la plupart des personnes visées ont vite compris la supercherie, mais un virement a bien été effectué.

Retenez surtout la méthode : les escrocs choisissent leurs cibles avec soin, utilisent une autorité qu'on n'ose pas contredire, puis ajoutent l'image et la voix pour lever le doute. C'est exactement la recette de l'arnaque au président, aussi appelée fraude au CEO.

Ce que l'IA change dans la fraude au CEO

La fraude au CEO consiste à se faire passer pour le dirigeant d'une entreprise, ou pour une personne de confiance, afin de pousser un collaborateur à faire un paiement urgent et secret. Jusqu'ici, elle passait surtout par un faux e-mail. La fédération du secteur financier belge, Febelfin, note dans sa brochure 2026 que, de plus en plus, les fraudeurs utilisent l'intelligence artificielle « pour imiter une voix ou une image (appel, message vocal, visioconférence) ».

On parle d'hypertrucage, ou deepfake : une vidéo, une photo ou un enregistrement fabriqué ou modifié par une IA pour faire dire ou faire à quelqu'un ce qu'il n'a jamais dit ni fait. Pour imiter un dirigeant, il faut des enregistrements de sa voix et de son visage. Interviews, vidéos sur les réseaux sociaux, webinaires, messages d'accueil : chez beaucoup de dirigeants de PME, cette matière est déjà en ligne.

Le cas le plus connu reste celui du groupe d'ingénierie Arup à Hong Kong. Selon la police de Hong Kong, citée par CNN, un employé du service financier a envoyé 200 millions de dollars de Hong Kong, environ 25,6 millions de dollars américains, en 15 virements, après une visioconférence avec un faux directeur financier et de faux collègues. Arup a confirmé que de fausses voix et de fausses images avaient été utilisées.

CanalCe que l'escroc imiteCe qui doit vous alerter
Appel téléphoniqueLa voix du dirigeantUne demande d'argent urgente, un numéro inhabituel, « je ne peux pas parler longtemps »
Message vocalLa voix, le ton, les expressions habituellesUn message court qui prépare un appel ou un paiement, sans possibilité de discuter
VisioconférenceLe visage et la voix, parfois de plusieurs participantsImage saccadée « à cause de la connexion », caméra coupée rapidement, appel venu d'un compte inconnu
E-mail puis appel de confirmationUn avocat, un conseiller, un auditeurUn tiers qui « confirme » l'urgence et le secret

Pourquoi chercher les défauts de l'image ne suffit plus

On lit souvent qu'il faut repérer les lèvres mal synchronisées, un regard figé ou des ombres bizarres. C'est utile, mais c'est une course perdue d'avance : les outils progressent sans cesse, et l'escroc a toujours une excuse toute prête, comme une mauvaise connexion ou un appel depuis la voiture.

Febelfin le résume dans un conseil simple : même si la demande semble authentique (voix ou image), vérifiez toujours via un canal connu, car l'IA permet aujourd'hui d'imiter un CEO. Autrement dit, ce n'est pas votre œil qui vous protège, c'est votre procédure. Une voix parfaite ne doit jamais suffire pour faire partir de l'argent.

Comparaison : chercher les défauts de l'image est une course perdue d'avance, car les outils progressent et l'escroc a toujours une excuse. Ce qui protège : raccrocher, rappeler sur le numéro déjà connu, et ne payer qu'après.

Les signaux qui doivent vous faire marquer une pause sont presque toujours les mêmes, avec ou sans IA :

  • L'urgence : « avant 17 h », « avant la clôture », « c'est une question d'heures ».
  • Le secret : « n'en parle à personne, même pas à ton responsable ».
  • L'exception : un nouveau bénéficiaire, un compte à l'étranger, une procédure qu'on vous demande de contourner « pour une fois ».
  • L'autorité : le patron, un haut responsable, une personnalité, un avocat ou un auditeur qui insiste.
  • Le canal inhabituel : un compte de messagerie personnel, un numéro inconnu, une visio lancée sans invitation.

La parade : sept gestes à mettre en place lundi matin

Aucun de ces gestes ne demande d'outil ni de budget. Ils demandent seulement que tout le monde, dirigeant compris, accepte qu'un paiement attende le temps d'un coup de fil.

  1. Écrivez la règle et affichez-la : aucun paiement, aucun changement de compte bancaire ne se fait sur la seule base d'un appel, d'un message vocal, d'une visio ou d'un e-mail, même du patron.
  2. Raccrochez et rappelez. Pour toute demande urgente ou confidentielle, mettez fin à l'appel et rappelez la personne sur le numéro que vous aviez déjà dans vos contacts, jamais sur celui qu'on vous donne.
  3. Instaurez la double validation : au-delà d'un montant fixé, deux personnes valident chaque paiement, et la double signature n'est jamais aux mains d'une seule personne, comme le rappelle Febelfin.
  4. Désignez une personne de recours autre que le dirigeant, à qui l'on s'adresse en cas de demande urgente ou secrète. Febelfin précise que personne en dehors de l'entreprise ne doit savoir qui elle est.
  5. Convenez d'une question de contrôle avec les personnes qui paient : un détail que seuls vous et eux connaissez, à poser en cas de doute, et jamais notée dans un e-mail ou une messagerie. Un imitateur aura beaucoup de mal à y répondre.
  6. Le dirigeant s'engage par écrit à ne jamais demander de virement secret. Le jour où « il » le fait, tout le monde sait que ce n'est pas lui.
  7. Limitez ce qui est public : qui fait les paiements, qui est en congé, qui est en déplacement. Ce sont les informations que les escrocs recueillent d'abord.
Les sept gestes contre la fausse voix et la fausse vidéo : règle écrite et affichée, raccrocher et rappeler, validation à deux, personne de recours, question de contrôle, engagement écrit du dirigeant, moins d'informations publiques.

Expliquez ces règles en dix minutes lors de la prochaine réunion d'équipe, avec l'histoire du faux roi Philippe : elle marque les esprits et montre que personne n'est à l'abri.

Dans un cabinet de santé

Le scénario s'adapte facilement, par exemple : la fausse voix du médecin titulaire qui appellerait la secrétaire pendant un congrès pour un acompte « urgent » sur un appareil, ou un faux fournisseur en visio. La règle est la même : le rappel sur le numéro connu passe avant tout paiement, quelle que soit l'autorité de la personne à l'écran.

Les règles européennes vont-elles régler le problème ?

Pas pour les escrocs. Selon la Commission européenne, la législation européenne sur l'IA prévoit que certains contenus générés par l'IA, dont les hypertrucages, soient étiquetés de manière claire et visible. Ces règles de transparence s'appliquent depuis le 2 août 2026. C'est une bonne nouvelle pour les contenus légitimes. Mais un fraudeur ne mettra jamais d'étiquette sur sa fausse vidéo : votre procédure interne reste la vraie protection.

Vous avez été piégé : les gestes dans l'ordre

Chaque heure compte. Febelfin rappelle que si vous informez rapidement la banque, vous avez plus de chances de récupérer l'argent.

  1. Appelez immédiatement votre banque pour signaler la fraude et demander le blocage ou le rappel du virement.
  2. Portez plainte auprès de la police, avec toutes les preuves : messages vocaux, captures d'écran de la visio, numéros, e-mails, ordre de virement.
  3. Prévenez votre prestataire informatique : si une messagerie a été piratée pour préparer l'arnaque, les mots de passe doivent être changés.
  4. Signalez les faits sur ConsumerConnect, le site du SPF Économie que recommande Febelfin.
  5. Ne cherchez pas de coupable : la personne piégée a été manipulée par des professionnels. Elle doit pouvoir en parler tout de suite, sans crainte.

L'IA reste une alliée, à condition de verrouiller les paiements

L'intelligence artificielle fait gagner du temps à beaucoup d'entreprises et de cabinets, et il n'y a aucune raison de s'en priver. Le risque ne vient pas de l'outil, mais d'une organisation où une seule voix au téléphone suffit pour faire partir de l'argent. Fermez cette porte avec quelques règles simples, et l'imitation la plus réussie ne servira à rien.

Protéger vos paiements→

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un hypertrucage, ou deepfake ?

C'est une vidéo, une photo ou un enregistrement audio fabriqué ou modifié par une intelligence artificielle pour imiter le visage ou la voix d'une personne réelle. Les escrocs s'en servent pour se faire passer pour un dirigeant ou une personnalité, au téléphone, dans un message vocal ou en visioconférence.

Peut-on reconnaître une fausse voix ou une fausse vidéo ?

Parfois : lèvres mal synchronisées, image saccadée, regard figé, excuse d'une mauvaise connexion. Mais ces défauts s'estompent à mesure que les outils progressent. La protection fiable n'est pas de repérer le faux, c'est de vérifier toute demande d'argent par un autre canal, en rappelant la personne sur un numéro déjà connu.

Que s'est-il passé avec le faux roi Philippe ?

En janvier 2026, le parquet fédéral et le Centre pour la Cybersécurité Belgique ont révélé que des escrocs se faisaient passer pour le roi et son entourage depuis plus d'un an, par téléphone, WhatsApp et e-mail. Des chefs d'entreprise ont été invités à un entretien vidéo avec un faux roi dont les images seraient générées par intelligence artificielle. Un virement a été effectué.

Mon entreprise est petite, suis-je vraiment visée ?

Oui. Febelfin rappelle que toute entreprise peut être victime de fraude. Quelques vidéos ou enregistrements publics d'un dirigeant suffisent à tenter une imitation, et les petites structures ont souvent moins de contrôles sur les paiements.

Que faire si un virement est déjà parti ?

Appelez immédiatement votre banque pour demander le blocage ou le rappel des fonds, puis portez plainte à la police avec toutes les preuves. Prévenez votre prestataire informatique si une messagerie a pu être piratée, et signalez les faits sur ConsumerConnect, le site du SPF Économie.